Ruines : entre rêve et réalité

Présentation
Les découvertes archéologiques du XIXe siècle, perçues comme miraculeuses par le public ouvrent la voie à une exploitation scientifique et artistique d’envergure. Le Romantisme et la science archéologique balbutiante s’allient pour interpréter les traces de civilisations oubliées. Le parcours se propose de mettre en lumière ces liens très étroits et sans doute inégalés entre art et science, dont les prémices se trouvent dans des carnets de relevés des dessinateurs et se poursuivent dans la bande-dessinée.
Parti pris
Un parcours par salle avec une focalisation sur une ou deux œuvres dans chaque salle. L’éclairage est varié pour mettre en valeur la diversité des thèmes abordés dans l’exposition et l’interprétation faite par la BD.
Public
Cycle 4 (5ème, 4ème, 3ème)
Objectifs
On sollicite l’observation de l’élève et son sens critique. On insiste sur les liens entretenus entre science et art pour faire prendre conscience de la nécessité d’une approche transdisciplinaire.
Mots clefs
Mythes, sciences, littérature, archéologie, interprétation artistique
Matériel
Si besoin (papier, crayon, tablette, etc)
Parcours

Intérieur du Colisée

Hubert Robert
(Paris, 1733- Paris, 1808)
Huile sur toile
RF 2959

 

© RMN - Grand Palais (Musée du Louvre) / Jean-Gilles Berizzi


Le Pacha de Mossoul visitant les fouilles de Khorsabad

Felix Thomas
(Nantes, 1815-Nantes, 1875)
Huile sur toile,
RF 2010-2

© RMN - Grand Palais (Musée du Louvre) / Stéphane Maréchalle


SALLE 1

Cette première salle s’ouvre sur le tableau du peintre Hubert Robert. Il illustre le goût du XVIIIème siècle pour les ruines, l’intérêt des artistes puis des savants pour les civilisations disparues. La découverte de Pompéi au début du XVIIIème siècle marque durablement les esprits. Les artistes et les scientifiques s’intéressent de près à l’exhumation des monuments antiques.
Notez les couleurs utilisées dans ce tableau, et les contrastes de lumière. Quelle impression s’en dégage ? Comparez-le avec le tableau de Félix Thomas La visite du pacha de Mossoul aux fouilles de Khorsabad. L’impression ressentie devant ce tableau est-elle la même que devant celui d’Hubert Robert ? Entre mélancolie et dynamisme épique, les artistes transcrivent les sentiments contradictoires provoqués par la découverte des monuments antiques.
Promenez-vous dans la salle 1 et observez le matériel utilisé par les archéologues pour recenser, garder une trace des fouilles. Examinez, par exemple, les carnets de fouilles de Georges Legrain à Karnak.

Comment la BD s’empare-t-elle de ces outils de recensement ? Penchez-vous, sur les relevés de Paul Emile Botta et les planches de BD pour comprendre comment la réalité des campagnes de fouilles inspire les artistes.

Sabine

(88-136 après J.-C)
Carthage (Tunisie)
Marbre
Vers 120 après J.-C
Ma 1683 et Ma 1756



© Photo RMN / Hervé Lewandowski



SALLE 2

Observez cette salle et imprégnez-vous de l’atmosphère qui y règne. L’archéologie n’est pas toujours synonyme de fouilles à l’air libre. La découverte archéologique sous-marine permet aux archéologues  de trouver des trésors cachés ou perdus. . La statue de l’impératrice Sabine, épouse de l’empereur Hadrien, est un parfait exemple d’une aventure archéologique émouvante.
Regardez-la bien. Cette statue de marbre en pied est constituée de nombreux fragments témoignant d’une histoire tumultueuse. Les vicissitudes d’une œuvre continuent parfois bien après sa découverte. Son visage noirci  porte les séquelles de son aventure moderne.
Que lui est-il arrivé ? La découverte d’une œuvre la met-elle à l’abri de la destruction ? La meilleure conservation ne résiderait-elle pas dans l’enfouissement ? Comment conserver les œuvres du passé des injures du présent ? 



L’aventure sous-marine développe chez les artistes le fantasme de la rencontre avec l’inconnu, la découverte de trésors excite les imaginations. On sera attentif à la définition du nom «  trésor » en archéologie : tantôt trésor de fondation, objets d’orfèvrerie, regroupement touffu de biens ou de bijoux.  

                                                                                    
                                                                   © Musée du Louvre, dist. RMN - Grand Palais / Christian Décamps

Le trésor de Tod en constitue un parfait exemple.
Qu’est-ce qui préside à une découverte ? Les connaissances scientifiques, l’expérience, l’intuition ?
II s’agit de comprendre ici comment les savoirs savants affrontent la réalité archéologique. Comment naissent les interrogations à la lecture d’une dédicace inattendue, des provenances et datations diverses des objets? A la lecture du panneau, les élèves pourront énumérer les différents indices qui permettent d’émettre des hypothèses pour l’interprétation d’un trésor.
 
Comment les planches de BD illustrent-elles le choc des archéologues devant leur découverte fortuite ? Comment s’interprète en BD le « trésor » ? Trouve-t-on encore des trésors ? Où le plus souvent ? Pourriez-vous évoquer des découvertes archéologiques au retentissement mondial ?

 

Stratigraphie

 


SALLE 3 (COULOIR)

Vous êtes ici au fond d’une tranchée de fouilles. Observez sur ces couches de terre la diversité des objets exhumés. Il s’agit d’une reconstitution des couches d’occupation de la ville de Suse, royaume d’Elam (Iran actuel), sur 6 000 ans. A chaque couche correspond une époque. Repérez les différentes traces d’écriture et notez à quelles couches elles appartiennent. A quand peut-on dater la naissance de l’écriture ? Passez ensuite dans la salle 4.
 

Tête de momie dorée
Egypte
Epoque du règne de l’empereur Hadrien (117-138 après J.-C.)
Os, feuille d’or, lin
AF 12533

© Musée du Louvre, dist. RMN - Grand Palais / Georges Poncet

 

 

 


 


Momie de chat
Egypte
Etoffe peinte, Basse Epoque (664-632 avant J.-C)
N 2678

© Musée du Louvre, dist. RMN - Grand Palais / Christian Décamps


SALLE 4

Dans l’étape précédente, vous avez constaté le travail de classement des objets. Dans cette salle, vous constaterez le passage de l’objet d’étude, trace d’une civilisation éteinte, à sa métamorphose en objet fantastique, véhicule de rêve. Les deux momies exposées sont des sources d’inspirations pour les artistes. Retrouvez, dans les planches de BD présentées, les nombreux  échos aux momies. Entre peur et fascination, la momie est l’incarnation du fantasme de la vie éternelle.
Trouvez dans cette salle un autre objet dont s’est emparé un auteur de BD pour lui redonner vie. Qu’apporte, selon vous, la BD à ces objets inertes ?


                                                         
                                                            © Enki Bilal                                                  
© RMN - Grand Palais (Musée du Louvre) / Hervé Lewandowski

Cherchez dans cette salle des exemples montrant que les auteurs de BD contribuent aussi à construire notre imaginaire en utilisant la découverte scientifique. Si le rôle des archéologues est déterminant pour la connaissance des civilisations disparues, l’apport des artistes s’avère parfois indispensables pour nous aider à apprécier les vestiges du passé.
 

Entrée Exposition

Reprenez votre visite dans les salles d’exposition en vous focalisant sur la scénographie.. Quelles sont les intentions ? Quels effets cherche-t-on à provoquer chez le visiteur ? Illustrez votre argumentation d’un ou deux exemples précis, pris dans le décor et la disposition des objets dans les salles et expliquez ce qu’ils suscitent en vous.
Que signifie en particulier le décor de l’entrée entre ruines et reconstitution ?
Quel est le parti-pris de la salle 3 ? Quelles vertus pédagogiques émanent d’une expérience immersive ?
Visiter une exposition ne se limite pas à acquérir des connaissances mais aussi à ressentir des émotions, développer son imagination, …

Avant la visite

Imaginez un travail autour de quelques découvertes archéologiques majeures : palais d’Agamemnon à Mycènes, tombe de Toutankhamon, exhumation de Pompéi. En insistant à la fois sur le rêve provoqué par ces découvertes et la science en construction, on amènera les élèves à appréhender l’objectif de ce parcours. Proposez quelques lectures d’œuvres littéraires en lien avec l’archéologie (voir propositions dans le parcours).

Après la visite

Proposez aux élèves un travail d’écriture autour du thème de la découverte de civilisations perdues. La narration trouvera appui sur le contenu de l’exposition. Un travail de dessin pourrait aussi interpréter, à la manière d’une BD, la découverte d’un objet de l’exposition.

Recherchez une figure marquante de la science archéologique du XIXème siècle et comparez son parcours à celui d’un archéologue du XIXème siècle.

 

Ressources Complémentaire
En ligne

INRAP - L’institut national de recherches archéologiques préventives

Sur le site www.inrap.fr, nombreuses ressources, dont

Prolongement

Sur le site de Gallica : https://gallica.bnf.fr/

  • Etape 2 : La découverte du trésor : La Venus d’Ille de Prosper Mérimée, 1837  (incipit)
  • Etape 3 : La figure du savant : L’Etrange cas du Dr Jekyll et de mister Hyde de Robert Louis Stevenson, 1886 (Chapitre X, Henry Jekyll fait l’exposé complet de son cas).
  • Etape 4 : La rencontre d’une momie, Le Roman de la momie de Théophile Gautier, 1857 (incipit).


Bibliographie

Archéologie et littérature :

  • A. Conan Doyle, Le monde perdu, 1912.
  • A. Christie, Meurtre en Mésopotamie, 1936.
  • A. Christie, Mort sur le Nil, 1937.
  • F. Vargas, Pars vite et reviens tard, 2001.
  • F. Vargas, Dans les bois éternels, 2006.
Annexes

Annexe 1 :

Hubert Robert vu par les écrivains, article de Virginie Masclet, professeur agrégé de lettres classiques, docteur ès lettres, professeur relais au musée du Louvre.

Sous le pinceau d’Elisabeth Vigée-Lebrun, Hubert Robert apparaît, accoudé à la fenêtre, la tenue négligée, le cheveu en bataille, le regard perdu vers un horizon hors du champ du spectateur, la palette en main, modèle du peintre, distrait un instant de sa création, l’air infiniment pénétré.

                                                                                                     
                                                                                                       Hubert Robert (1733-1808)
                                                                                                    Vigée-Le Brun, Elisabeth Louise
                                                                                                    Période moderne, 18ème siècle
                                                                                                                    © RMN - Grand Palais (Musée du Louvre) / Jean-Gilles Berizzi


S’il n’est pas de ceux qui ont bouleversé les codes artistiques de  leur époque, il s’inscrit remarquablement dans le pré-romantisme de son temps.  Les écrivains qui admirèrent ses toiles gardent de ses œuvres une rêverie mélancolique, le sentiment que l’intime s’exalte au contact de la majesté parfois perdue des architectures, souvent jalonnée de scènes quotidiennes et prosaïques.


Le Salon de 1767

Diderot le premier vante les productions du peintre dans un texte de 1767 où, loin des plaintes convenues sur la fuite du temps, il ose évoquer sa permanence, autorisée et incarnée par l’omniprésence des ruines.
« Les idées que les ruines réveillent en moi sont grandes. Tout s’anéantit, tout périt, tout passe, il n’y a que le monde qui reste, il n’y a que le temps qui dure. »

A la fois traces de la pérennité temporelle  et symptômes de la succession des époques, les ruines fascinent les contemporains en ce XVIIIème siècle qui découvre les sites antiques, tangibles, exhumés de leurs cendres.

La vision d’une ruine relève d’une expérience physique individuelle, recentrant l’émotion sur la singularité du spectateur, au détriment d’une appréhension de groupe commune au début du siècle. « Si le lieu d’une ruine est périlleux, je frémis. Si je m’y promets le secret et la sécurité, je suis plus libre, plus seul, plus à moi, plus près de moi.»

En cela, l’esprit du XVIIIème bascule dans  une émotivité neuve qui place l’homme au centre de la nature, comme confronté à elle, où le paysage devient état d’âme, où la nature est le lieu propice à l’épanchement :
« Si mon âme est prévenue d’un sentiment tendre, je m’y livrerai sans gêne ; si mon cœur est calme, je goûterai la douceur de son repos.

Dans cet asile désert, solitaire et vaste je n’entends rien, j’ai rompu avec tous les embarras de la vie ; personne ne me presse et ne m’écoute ; je puis parler tout haut, m’affliger, verser des larmes sans contrainte »

Lamartine, un demi-siècle plus tard, ne chantera pas autre chose.
La communion entre la nature et l’homme est telle que l’une, Alma mater, alimente l’autre. La toute-puissance de la nature nourrit l’homme de sa force, le révélant brusquement dans son orgueil tonitruant. Diderot, devant les toiles d’Hubert Robert, en des accents préhugoliens s’élève à la face des mondes déchus :
« Un torrent entraîne les nations les unes sur les autres au fond d’un abîme commun ; moi, moi seul je prétends m’arrêter sur le bord et fendre le flot qui coule à mes côtés ! ».

Surprenant Diderot qui se laisse emporter par les paysages de Robert, laissant jaillir le pathos de sa plume. On pressent dans les élancées de ses phrases la sensibilité de Goethe, Rousseau ou Byron.
Pourtant, l’Encyclopédiste ne perd pas son esprit critique malgré l’enthousiasme qui le soulève. Il se permet même quelques conseils au peintre :
« étudiez Vernet, apprenez de lui à dessiner, à peindre, à rendre vos figures intéressantes ; et puisque vous vous êtes voué à la peinture des ruines, sachez que ce genre a sa poétique ; vous l’ignorez absolument, cherchez-la. Vous savez le faire, mais l’idéal vous manque. »


Hubert Robert à l’épreuve de Théophile Gautier

Près d’un siècle plus tard, au moment où le Romantisme s’émousse , où le roman bourgeois occupe peu à peu l’espace littéraire, où la conscience de l’individu se fond à nouveau dans le questionnement de la masse,  Théophile Gautier se penche sur Hubert Robert, dans son Etudes des musées. Il décrit l’homme, saisi par le pinceau d’Elisabeth Vigée –Lebrun :
«  Une remarquable peinture de Mme Lebrun nous offre Hubert Robert sous les traits d’un homme énergique, presque violent, et dans l’attitude d’un dogue qui se précipite sur une proie. »
Cette énergie vitale et créatrice qui se dégage du portrait du peintre autorise le romancier à expliquer ce qu’il considère comme le défaut majeur de l’artiste : le survol.
«  ce peintre de ruines si fécond et si habile, à qui il ne manque, pour être un très grand artiste, qu’un peu plus d’intimité avec la nature, et peut-être aussi moins de précipitation à produire ses œuvres ».

On sent chez Gautier une affection certaine pour Robert,  dont il narre avec délectation  l’aventure cocasse dans les catacombes :
« On sait qu’Hubert Robert, entraîné par sa passion pour les ruines, s’égara une fois dans les catacombes de Rome, où il faillit être enseveli. On ne le revit qu’après quarante-huit d’absences et de mortelles angoisses. »

Mythe de l’artiste envoûté par sa passion au point d’en oublier une prudence légitime, l’anecdote contée par Théophile Gautier relie Hubert Robert aux grands maîtres dont les convictions envahissent le quotidien.

Dans l’imaginaire général, Robert devient le peintre des ruines, celui qui a eu les faveurs de la Monarchie et qui a payé ce privilège par une incarcération de six mois.


Quand le roman historique s’empare d’Hubert Robert

Anatole France s’en souvient dans son roman historique Les Dieux ont soif en 1912. Deux allusions à Hubert Robert jalonnent la fiction. Au moment d’évoquer le rôle des artistes dans la Terreur, notamment lors des grandes exécutions de prairial et des « fournées » où les accusées, jugés par groupe de quarante ou cinquante, partageaient souvent le même chemin vers la guillotine, Anatole France se réfère aux tableaux de Robert.  A chaque fois, le peintre est évoqué comme une figure tutélaire, une référence  connue dont les paysages sont  appréciés du public :
«  [le peintre] faisait exécuter aussi des dessus de portes et des trumeaux qui se vendaient autant et mieux que les ouvrages décoratifs d’Hubert Robert ».
Cependant, Anatole France laisse percer dans ces évocations une pointe de condescendance  en schématisant de manière très ramassée et systématique la construction des tableaux du peintre : « une ferme abandonnée, un arbre abattu, un torrent desséché ».

Hubert Robert a incarné la fin du XVIIIème siècle et sa tension entre  néoclassicisme et émergence du premier romantisme.

Dans l’imaginaire commun d’hommes de lettres, s’il n’atteint pas au sommet de l’art des grands maîtres, il laisse une empreinte mélancolique et gracieuse, une invitation à la rêverie. On se sent proche de lui, on lui donne des conseils, comme Diderot, et on se prend  à raconter avec un sourire complice les escapades risquées de ce jeune aventurier.

Reste de lui, en 1912, un parfum du siècle des Lumières, un instant où, loin du chaos social et de la Terreur, on contemplait simplement le passage du temps sur les monuments immuables.


 

Annexe 2 : Autres textes de référence

Diderot in Salon de 1767, Œuvres, tome IV « Esthétique-Théâtre »p. 700-701

« O les belles, les sublimes ruines ! Quelle fermeté et en même temps quelle légèreté, sûreté, facilité de pinceau ! Quel effet ! quelle grandeur ! quelle noblesse ! Qu’on me dise à qui ces ruines appartiennent, afin que je les vole, le seul moyen d’acquérir quand on est indigent. […]

    Monsieur Robert, […] vous êtes un habile homme, vous excellerez, vous excellez dans votre genre ; mais étudiez Vernet, apprenez de lui à dessiner, à peindre, à rendre vos figures intéressantes ; et puisque vous vous êtes voué à la peinture des ruines, sachez que ce genre a sa poétique ; vous l’ignorez absolument, cherchez-la. Vous avez le faire, mais l’idéal vous manque. Ne sentez-vous  pas qu’il y a trop de figures ici, qu’il faut en effacer les trois quarts ? Il n’en faut réserver que celles qui ajouteront à la solitude et au silence. Un seul homme, qui aurait erré dans les ténèbres, les bras croisés sur la poitrine et la tête penchée, m’aurait affecté davantage ; l’obscurité seule, la majesté de l’édifice, la grandeur de la fabrique, l’étendue, la tranquillité, le ressentiment sourd de l’espace m’aurait fait frémir ; je n’aurais jamais pu me défendre d’aller rêver sous cette voûte, de m’asseoir entre ces colonnes, d’entrer dans votre tableau. Mais il y a trop d’importuns ; je m’arrête, je regarde, j’admire et je passe. Monsieur Robert, vous ne savez pas encore pourquoi vos ruines font tant de plaisir, indépendamment de la variété des accidents qu’elles montrent ; et je vais vous en dire ce qui m’en viendra sur-le-champ.

    Les idées que les ruines réveillent en moi sont grandes. Tout s’anéantit, tout périt, tout passe, il n’y a que le monde qui reste, il n’y a que le temps qui dure. Qu’il est vieux, ce monde ! Je marche entre deux éternités. De quelque part que je jette les yeux, les objets qui m’entourent m’annoncent une fin et me résignent à celle qui m’attend. Qu’est-ce que mon existence éphémère en comparaison de celle de ce rocher qui s’affaisse, de ce vallon qui se creuse, de cette forêt qui chancelle, de ces masses suspendues au-dessus de ma tête et qui s’ébranlent ? Je vois le marbre des tombeaux tomber en poussière ; et je ne veux pas mourir ! et j’envie un faible tissu de fibres et de chair à une loi générale qui s’exécute sur le bronze ! Un torrent entraîne les nations les unes sur les autres au fond d’un abîme commun ; moi, moi seul je prétends m’arrêter sur le bord et fendre le flot qui coule à mes côtés !

    Si le lieu d’une ruine est périlleux, je frémis. Si je m’y promets le secret et la sécurité, je suis plus libre, plus seul, plus à moi, plus près de moi. C’est là que nous jouirons de nous sans trouble, sans témoins, sans importuns, sans jaloux. C’est là que je sonde mon cœur ; c’est là que j’interroge le sien, que je m’alarme et me rassure. De ce lieu jusqu’aux habitations des villes, jusqu’aux demeures du tumulte, au séjour de l’intérêt, des passions, des vices, des crimes, des préjugés, des erreurs, il y a loin.

    Si mon âme est prévenue d’un sentiment tendre, je m’y livrerai sans gêne ; si mon cœur est calme, je goûterai toute la douceur de son repos.

    Dans cet asile désert, solitaire et vaste je n’entends rien, j’ai rompu avec tous les embarras de la vie ; personne ne me presse et ne m’écoute ; je puis me parler tout haut, m’affliger, verser des larmes sans contraintes. »



Théophile Gautier in La Presse, «  Etudes sur les musées, II : La Galerie française II », 17 février 1849.

     « A côté de [Chardin] brille Hubert Robert, ce peintre de ruines si fécond et si habile, à qui il ne manque pour être un très grand artiste, qu’un peu plus d’intimité avec la nature, et peut-être aussi  moins  de précipitation à produire ses œuvres ; mais, en acceptant le côté décoratif de ses tableaux, on reconnaît que peu de maîtres ont possédé à un pareil degré l’atmosphère et le mirage de la peinture. On sait qu’Hubert Robert, entraîné par sa passion pour les ruines, s’égara une fois dans les catacombes de Rome, où il faillit être enseveli. On ne le revit qu’après quarante-huit heures d’absences et de mortelles angoisses. C’est l’aventure racontée par Delille en plusieurs centaines de vers dans son poème de l’Imagination. Une remarquable peinture de Mme Lebrun nous offre Hubert Robert sous les traits d’un homme énergique, presque violent, et ans l’attitude d’un dogue qui se précipite sur une proie.»



Anatole France in Les Dieux ont soif, chp IX

« Plusieurs fois, chaque année, le marchand d’estampes faisait une promenade de deux ou trois jours en compagnie de peintres qui dessinaient, sur ses indications, des paysages et des ruines. Saisissant avec habileté ce qui pouvait plaire au public, il rapportait de ces tournées des morceaux qui, terminés dans l’atelier et gravés avec esprit, faisaient des estampes à la sanguine ou en couleurs, dont il tirait bon profit. D’après ces croquis, il faisait exécuter aussi des dessus de portes et des trumeaux qui se vendaient autant et mieux que les ouvrages décoratifs d’Hubert Robert.

Cette fois, il voulait emmener le citoyen Gamelin pour esquisser des fabriques d’après nature, tant le juré avait pour lui grandi le peintre. Deux autres artistes étaient de la partie, le graveur Desmahis, qui dessinait bien, et l’obscur Philippe Dubois, qui travaillait excellemment dans le genre de Robert. Selon la coutume, la citoyenne Élodie, avec sa camarade la citoyenne Hasard, accompagnait les artistes. Jean Blaise, qui savait unir au souci de ses intérêts le soin de ses plaisirs, avait aussi invité à cette promenade la citoyenne Thévenin, actrice du Vaudeville, qui passait pour sa bonne amie. »

Id., chp X

« Tous se mirent à l’œuvre et s’efforcèrent d’exprimer la nature telle qu’ils la voyaient mais chacun la voyait dans la manière d’un maître. En peu de temps Philippe Dubois eut troussé dans le genre de Hubert-Robert une ferme abandonnée, des arbres abattus, un torrent desséché. »

 

 

 

Cet piste a été rédigée par Virginie Masclet, professeur agrégé de lettres classiques, docteur ès lettres, professeur relais au musée du Louvre.