Les œuvres de l'exposition

La Paix ramenant l’Abondance

Elisabeth-Louise Vigée Le Brun (Paris, 1755 - Paris, 1842) Huile sur toile INV 3052
1780 - Salon de 1783
1,03 x 1,33 m


La Paix ramenant l’Abondance

 

Elizabeth-Louise Vigée Le Brun, reçue académicienne grâce à l’appui de la reine Marie-Antoinette (1774-1793), présente ce tableau lors de sa réception à l’Académie royale de peinture et de sculpture en 1783. Le sujet allégorique se rattache à la peinture d’histoire, la plus noble dans la hiérarchie des genres fixée par l’Académie et traditionnellement réservé aux hommes. Elizabeth-Louise Vigée Le Brun se libère ainsi  de la tradition qui réservait aux artistes femmes le portrait et la nature morte.

 

 

J’ignore dans quelle classe l’académie a placé Mme Le Brun, ou de l’histoire ou du genre ; mais elle n’est pont indigne d’aucune, même de la première. Je regarde son tableau de réception  comme très susceptible de l’y faire admettre. C’est La Paix ramenant l’Abondance, allégorie aussi naturelle qu’ingénieuse : on ne peut mieux choisir pour les circonstances. La première figure, noble, décente, modeste comme la Paix que la France vient de conclure, se caractérise par l’olivier, son arbuste favori ; elle en montre une branche dans sa main droite dont elle enlace mollement la seconde qui la regarde avec complaisance et paraît céder sans effort à son impulsion. Celle-ci s’annonce avec des épis de blé qu’elle tient à poignée dans sa main gauche et qu’elle est prête à répandre. De l’autre, elle verse avec profusion d’une corne d’abondance les différents fruits de la terre. des outres remplies de vin complètent toutes les jouissances nécessaires aux premiers besoins du peuple sur qui les bénédictions de la paix sont principalement appelées.
 
Du reste le personnage qui représente l’Abondance est une femme superbe, à la Rubens, dans ses fortes proportions, indices de la santé, de la vigueur et de la joie. Les chairs en sont fermes, élastiques, et la gorge se soulève pour ainsi dire, sous la toile. Elle a dans sa carnation une fraîcheur, un éclat qu’on trouve plus beau que la nature, parce qu’on compare cette femme à nos petites maîtresses de Paris, et que le modèle au contraire en a été sans doute, comme il devait l’être, de tout ce que les campagnes présentent de plus sain et de plus robuste, approprié cependant avec une sorte d’art sans fausseté, et embelli de ces agréments vrais que puisent à sa toilette une bonne bourgeoise de la ville.
 
Examine-t-on ensuite ces figures en artiste, on les juge groupées supérieurement ; on admire les formes larges, les contours moelleux, l’attitude pittoresque de l’Abondance, savamment posée, tandis que la Paix, fille du ciel, est dessinée d’un trait plus précis ; elle porte répandus sur sa figure cette douceur, ce calme, ce repos des habitants de l’Olympe : son vêtement uni et sévère contraste avec merveille avec  le brillant des étoffes que laisse flotter négligemment sa compagne, tout à fait terrestre. Celle-ci est plus élégamment coiffée ; mille fleurs ceignent sa tête, tandis que l’autre n’est couronnée que de feuilles d’olivier. De ces diverses oppositions, il résulte une harmonie dans le tableau qui cause au spectateur ce ravissement dont le principe, ignoré du vulgaire, est bientôt saisi par les connaisseurs.
 
Barthélémy Mouffle D’Angerville, Lettre I sur le Salon de 1783, dans Louis Petit de Bachaumont, Les Salons de Bachaumont, Fabrice Faré (ed), Paris, Librairie des Arts et métiers, 1995. 
 
 
 
 
 
 
© RMN - Grand Palais (Musée du Louvre) / Jean-Gilles Berizzi