Les œuvres de l'exposition

Portrait de l’artiste dit "au gilet vert"

Eugène Delacroix (Charenton-St-Maurice, France, 1798 - Paris, 1863) Huile sur toile RF 25
Vers 1837
0,88 x 0,77m


Portrait de l’artiste dit au "gilet vert"

Delacroix se représente de trois quarts, en buste, le regard tourné vers le spectateur sur un fond qui laisse apparaître de larges coups de brosse. Soucieux de son apparence, l’artiste est vêtu avec élégance : redingote, gilet vert, qui a fini par donner son nom  à l’œuvre, chemise blanche et écharpe nouée autour du cou, affirmant par le raffinement du vêtement son statut social. Son visage à la mâchoire anguleuse indique  un caractère affirmé tandis que la pose, altière, est empreinte d’une certaine raideur. Le regard direct, presque hautain et l’ampleur du buste maintiennent une certaine distance avec le spectateur. Delacroix compose une image idéale qu’il veut transmettre à la postérité. Son autoportrait devra, selon ses volontés, rejoindre le Louvre à la chute du  Second Empire.

 
Toute référence manuelle à l’art de peindre a disparu : chevalet, palette, pinceaux, pour mieux insister sur « l’homme du monde ». Par sa posture et son raffinement, il inscrit son œuvre dans celles des grands maîtres reconnus tels Rembrandt (Autoportrait de 1640, National Gallery, Londres) ou Raphaël (Balthazar Castiglione, musée du Louvre, INV 611, Paris) auxquels il entend ainsi se rattacher. 

 

Delacroix, que nous rencontrâmes pour la première fois quelque temps après 1830, était alors un jeune homme élégant et frêle qu’on ne pouvait oublier quand on l’avait vu. Son teint, d’une pâleur olivâtre, ses abondants cheveux noirs, qu’il a gardé tels jusqu’à la fin de sa vie, ses yeux fauves à l’expression féline, couverts d’épais sourcils dont la pointe intérieure remontait, ses lèvres fines et minces un peu bridées sur des dents magnifiques et ombrées de légères moustaches, son menton volontaire et puissant accusé par un méplat robuste, lui composaient une physionomie d’une beauté farouche, étrange, exotique, presque inquiétante : on eût dit un maharajah de l’Inde, ayant reçu à Calcutta une parfaite éducation de gentleman et venant se promener en habit européen à travers la civilisation parisienne. Cette tête nerveuse, expressive, mobile, pétillait d’esprit, de génie et de passion. On trouvait que Delacroix ressemblait à lord Byron, et pour faire mieux sentir cette ressemblance, Devéria, dans une même médaille, dessinait leurs profils accolés. Les succès refusés au peintre, l’homme du monde (Delacroix le fut toujours) les obtenait sans conteste. Personne n’était plus séduisant que lui lorsqu’il voulait s’en donner la peine. Il savait adoucir le caractère féroce de son masque par un sourire plein d’urbanité. Il était moelleux, velouté, câlin comme un de ces tigres dont il excelle à rendre la grâce souple et formidable, et, dans les salons, tout le monde disait : "Quel dommage qu’un homme si charmant fasse de semblable peinture !"
 
Théophile Gautier, Le Moniteur universel, 17 novembre 1864 
 
 
 
 
 
 
© RMN - Grand Palais (Musée du Louvre) / Michel Urtado