Les œuvres de l'exposition

Promenade. Vénus de boulevard

Mikhaël F. Larionov (Russie, 1881 - France, 1964) Huile sur toile Centre Pompidou, musée national d’art moderne
1912-1913
1,17 m. L. 87 cm

 

Envahissant tout le cadre du tableau, la femme, imposante, est représentée en marche vers notre droite. Cette Vénus de boulevard au titre provocateur et ironique résume la démarche d’un courant qu’on a qualifié de « rayonnisme ».  Reprenant le langage plastique théorisé par l’italien Marinetti en 1909, Larionov décompose l’attitude aguichante d’une prostituée, suggérant ses pas sur le trottoir.  La Promenade du titre évoque en effet bien une « péripatéticienne», une moderne Vénus se moquant des modèles de la peinture d’histoire. Larionov déconstruit la forme par la couleur et la répétition des jambes, des traits du visage ou de l’ombrelle.

 

Formé à Moscou, Larionov avait essayé le style de nombreuses avant-gardes - impressionnisme, fauvisme - avant d’élaborer avec son épouse Natalia Gontcharova le rayonnisme. Exposé au Salon des Indépendants à Paris grâce aux époux Delaunay, il s’installe à Paris en 1915 et collabora jusqu’en 1922 avec les Ballets russes de Serge Diaghilev pour lequel il réalisa les décors.

Sa Vénus de Boulevard exposée à Moscou au début de l’année 1914 puis en juin de la même année à Paris à la galerie Guillaume appartient au style qu’il élabore à partir de 1909 à Moscou après avoir entendu des conférences de Marinetti, le fondateur du futurisme italien. Théorisé en 1913 dans un manifeste Des rayonnistes et des aveniriens, associé à Alexandre Chevtchenko, Ilia Zdanevitch et Natalia Goncharova, Larionov veut rendre alors visible l’énergie qui part de la matière et prendre comme sujet de la peinture les vibrations qui émanent d’un corps.

Proches des recherches des futuristes italiens, ces tableaux mêlent le langage plastique des futuristes et des cubistes. La modernité du boulevard, lieu des réalités spectaculaires du début du 20e siècle (c’est là que sont montrés les premières projections de cinéma, le théâtre de « boulevard » et les spectacles de cabaret) sert de cadre pour une dénonciation sociale. Les lettres des publicités- arbitraires- scintillent dans l’angle supérieur droit signes de cette société de la consommation en plein développement. Les jambes représentées sous plusieurs angles sortant d’un jupon de dentelle évoquent le French cancan et la trivialité de ces danses. La pose - la main droite sur la hanche - les seins pointus sortant du corsage bleu-violet révèle le corps sous le vêtement séquençant les gestes de la prostituée qui va se déshabiller.

Le visage quant à lui est géométrisé et révèle une influence cubiste. Faisant la synthèse de ce vocabulaire plastique, Larionov, s’éloignant de la saturation colorée et de la décomposition en arc de cercle des futuristes met en oeuvre ici ses rayons colorés, sorte de diffraction de la forme par la lumière qu’il promeut. L’oeuvre ainsi obtenue semble faire la synthèse des images consécutives qui assaillent le passant fréquentant un boulevard sollicité par de multiples publicités et attractions. Héritier des théories optiques du 19e siècle et des recherches de la chronophotographie de Marey et de Muybridge cet éphémère courant russe témoigne de l’internationalisation des recherches sur le mouvement et la danse à la veille de la Première Guerre mondiale.

 

© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Philippe Migeat